Un psychanalyste entre Buenos Aires et Paris
Alberto Eiguer, psychiatre et psychanalyste d'origine argentine installé à Paris, est l'une des figures majeures de la clinique psychanalytique du couple en France. Membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP) et ancien président de l'AIPCF (Association internationale de psychanalyse de couple et de famille), il a développé un ensemble conceptuel d'une grande richesse, nourri par la double tradition de l'école argentine du "vinculo" et de l'école française du lien.
Ses ouvrages principaux, "La thérapie psychanalytique du couple" (Dunod, 1984), "Le pervers narcissique et son complice" (Dunod, 1989), "Clinique psychanalytique du couple" (Dunod, 1998) et "L'inconscient de la maison" (Dunod, 2004), couvrent un spectre clinique étendu, de la normalité conjugale aux pathologies les plus sévères du lien.
Quatre types cliniques de couple
L'une des contributions les plus utilisées d'Eiguer est sa typologie des couples, fondée sur le type dominant de relation d'objet qui organise le lien. Il distingue quatre configurations cliniques :
Le couple œdipien
Dans ce premier type, le lien est organisé autour de la problématique œdipienne. Les partenaires sont capables d'ambivalence : ils aiment et rivalisent simultanément. La jalousie, la triangulation et le conflit entre désir et interdit structurent la dynamique conjugale. Ce type de couple possède généralement une bonne capacite de mentalisation et d'élaboration des conflits. Les crises sont douloureuses mais traversables. C'est le couple "névrotique" au sens classique.
Le couple anaclitique dépressif
Ici, le lien se fonde sur une dépendance réciproque intense. Chaque partenaire s'appuie sur l'autre comme on s'appuie sur un support vital, c'est le sens du terme "anaclitique", qui renvoie a l'étayage freudien. La perte de l'autre est vécue comme un effondrement narcissique, non comme une perte d'objet au sens Œdipien. L'angoisse dominante est l'angoisse de séparation et d'abandon. La tonalité affective est dépressive : le couple vit sous la menace constante de la perte.
Le couple narcissique
Le narcissisme domine l'organisation du lien. Les partenaires se choisissent non pour leurs différences mais pour leur ressemblance : chacun cherche dans l'autre un miroir idéalisé de lui-même. L'altérite est mal tolérée. Toute divergence est vécue comme une attaque narcissique. Ce type de couple peut maintenir une façade d'harmonie apparente tant que le jeu de miroir fonctionne, mais bascule dans la crise violente dès que l'un des partenaires cesse de renvoyer l'image attendue.
Le couple pervers
Ce quatrième type engage des mécanismes de déni, de clivage et d'emprise. L'un des partenaires (ou les deux) utilise la relation comme instrument de domination et de destruction psychique de l'autre. Le lien est maintenu non par l'amour ou la dépendance mais par l'emprise et la jouissance de la maitrise sur l'autre. C'est dans cette configuration qu'Eiguer situe la dynamique de la perversion narcissique conjugale.
La perversion narcissique dans le couple
La théorisation de la perversion narcissique constitue l'une des contributions les plus connues d'Eiguer, dans le prolongement des travaux de Paul-Claude Racamier. Le pervers narcissique utilise le lien conjugal comme un dispositif de prédation psychique. Il ne cherche pas la satisfaction sexuelle mais la confirmation de sa toute-puissance par l'asservissement de l'autre.
Le mécanisme central est le déni de l'altérite de l'autre. Le partenaire n'est pas reconnu comme un sujet doté de ses propres désirs, affects et pensées, mais réduit à la fonction d'extension narcissique. Il est utilise comme réservoir de projections, comme miroir flatteur ou comme réceptacle des parties haïes du Soi. La violence exercée est rarement physique : elle passe par la disqualification, la confusion, l'inversion des responsabilités, l'emprise sur la pensée.
Eiguer montre que la perversion narcissique ne fonctionne que dans un lien : elle nécessite un "complice", c'est-a-dire un partenaire dont l'économie psychique le prédispose à accepter cette position. Ce complice n'est pas masochiste au sens classique : il est pris dans un système ou le déni opère des deux cotes, chacun ayant besoin de l'autre pour maintenir un équilibre défensif précaire.
Les trois organisateurs inconscients du couple
Au-delà de la typologie, Eiguer propose un modèle structural du fonctionnement conjugal articulé autour de trois organisateurs inconscients :
- Le choix d'objet. Premier organisateur, il détermine la sélection du partenaire. Ce choix obéit a une logique inconsciente précise : on choisit celui ou celle qui correspond a un objet interne : objet d'amour idéalisé, objet réparateur, objet excitant, ou même objet persécuteur. Le choix d'objet engage l'ensemble de l'histoire relationnelle du sujet, de ses premières relations aux figures parentales à ses amours adolescentes.
- Le Soi conjugal. Deuxième organisateur, il désigne l'entité psychique émergente que constitue le couple, analogue à la personnalité conjugale conjointe de Dicks. Ce Soi conjugal est plus que la somme des deux psychismes : il possède sa propre logique, ses propres défenses, ses propres productions inconscientes.
- L'inter-fantasmatisation. Troisième organisateur, ce concept forgé par Didier Anzieu en 1975 désigne la co-construction d'un ensemble fantasmatique partagé, irréductible aux fantasmes individuels de chaque partenaire. L'inter-fantasmatisation produit les mythes, les récits et les scénarios inconscients qui structurent la vie du couple. Elle est le lieu ou les imaginaires de l'un et de l'autre se rencontrent, s'entrelacent et produisent une création psychique commune.
Liens narcissiques et liens libidinaux
Eiguer établit une distinction fondamentale entre deux modes de lien au sein du couple :
Le lien narcissique
- Fonde sur la ressemblance
- L'autre comme miroir de soi
- Intolérance a l'altérite
- Fusion, indifférenciation
- Fragilité face a la perte
Le lien libidinal
- Fondé sur la différence
- L'autre comme objet de désir
- Reconnaissance de l'altérité
- Echange, réciprocité
- Capacité de deuil
Tout couple est traversé par ces deux polarités. Le lien sain suppose une prédominance du registre libidinal, ou l'autre est reconnu dans sa différence et désire pour elle. La pathologie s'installe lorsque le registre narcissique envahit l'espace du lien, réduisant l'autre a une fonction de miroir ou de prothèse narcissique.
L'inconscient de la maison
Dans un ouvrage de 2004, Eiguer développe un concept original : "l'inconscient de la maison". L'habitat du couple n'est pas un simple décor matériel mais un espace psychique investi, porteur de significations inconscientes. La manière dont un couple aménage, décore, organise et habite son espace domestique révèle les configurations inconscientes du lien : les territoires psychiques de chacun, les zones partagées et les zones interdites, les objets investis et les espaces désinvestis.
Ce concept établit un pont entre la psychanalyse du couple et l'anthropologie de l'habiter. Il permet d'accéder, par une voie originale, aux couches profondes de l'organisation conjugale inconsciente : parfois plus efficacement que par la parole directe.
Un modelé d'une grande portée clinique
L'apport d'Eiguer se distingue par son ancrage clinique et sa capacite à articuler différents niveaux d'analyse. Sa typologie des couples offre au clinicien une grille de lecture opératoire. Ses trois organisateurs inconscients fournissent un cadre structural. Sa théorisation de la perversion narcissique a profondément influencé la compréhension contemporaine de l'emprise dans le couple. L'ensemble constitue une contribution majeure a la clinique psychanalytique du lien conjugal, qui continue d'irriguer la formation et la pratique des thérapeutes de couple en France et dans le monde francophone.